30.12.11

arbres en lumière, Genève 2011


Le festival "arbres lumière" de Genève a du mal à se stabiliser. Cette fois, il s'appelle "arbres en lumière", avec seulement 8 installations et visiblement des restrictions budgétaires - dont la réalisation pâtit souvent, avec gros câbles et méchantes barrières de sécurité. Mais ça reste sympa de se balader dans la nuit froide et calviniste de la vieille ville. Rien d'ébouriffant (à force, on se blase) mais quelques jolis moments.


Émouvante, Akari-Lisa Ishii rend hommage à la souffrance du Japon avec son "3.11" : ses lampions de papier, les mots de vie projetés au sol comme autant de vœux de rétablissement, la belle ombre portée par une lune vigoureuse sur la façade d'un estaminet...

De l'autre côté de la cathédrale, les "Flocons cristal" de l'équipe Gimat, Soubie, Dessaim, délicats et rosés.

Moralisateurs, JM Quesne et H Richard projettent sur la façade d'une église l'histoire du péché originel qui continue à tuer le paradis; les meilleurs moments de leur "Fantaisie organique", ce sont des jeux avec la belle ombre d'un tilleul.

Sur un thème proche, Hélène Mugot raconte "L'arbre de la science, du bien et du mal" sans donner de leçon - poétique idée des feuilles tombées de l'arbre, les lettres du Livre.

Moment de douceur, la "Fleur d'arbre" de Gaspard Lautrey enserre l'arbre déplumé dans son bourgeon de tissu blanc. Et ce monde de brutes le lui rend comme il se doit, par un tag bêta.

27.10.11

Visage

Des intégristes effrayants (pléonasme!) suffisent à reconsidérer la pièce de Castellucci : chaque soir ils tentent d'empêcher la représentation de "Sul concetto di volto di figlio di dio" (Sur le concept de visage de fils de Dieu) au Théâtre de la Ville. À Avignon, ils se contentaient de quelques bruits dans la salle et de tracts à la sortie. À Paris, ils montent sur la scène, hurlant à l'impie. Et annoncent qu'ils feront de même avec la pièce de Rodrigo Garcia, au Théâtre du Rond Point, en décembre. Du coup, ils me donnent envie de défendre l'opus de Castellucci, que j'avais trouvé un peu sec, pourtant. Non pour la merde envahissante, métaphore de la vieillesse, qui ne peut s'empêcher. Mais parce que la pièce se méfie tellement de l’émotion qu’elle se résume à quelques concepts un peu vains. Un geste d’apaisement du fils sur le père, renoncement à se battre. Des enfants bombardant la figure tutélaire du Christ qui finit par disparaître. Au fond, quel rapport entre ce questionnement sur l’impuissance humaine et la colère face à l’impuissance divine ? Le hasard a diffusé sur France Inter, le lendemain du jour où j'ai vu la pièce, Guillaume Gallienne lisant un texte de Philip Roth sur le fils nettoyant le père qui s’est chié dessus, texte magnifique parce qu’il y a dedans une vraie compassion et la volonté du fils «me souvenir du père qui m’a engendré». Profondeur et complexité des sentiments que ne donne pas Castellucci.



Avec le recul, il reste cependant de sa pièce la présence magnifique du "visage" du Christ - plein cintre, le tableau de Antonello da Messina (Salvator Mundi), dont le regard a la particularité de fixer le spectateur, où qu'il se trouve dans la salle. Ce visage-là évoque évidemment le visage selon Lévinas - lieu de l'humanité dans l'homme, donc espace de relation entre soi et autrui. Pendant l'heure que dure la pièce, ce visage de Jésus nous parle donc de l'humain et de l'autrui - bien plus que de religion, évidemment. Est-ce cela qui ne lui est pas pardonné par les ultra-religieux, dont les comportements expriment un défaut d'humanité qu'ils ont déjà si souvent manifesté dans l'histoire.

14.10.11

Scopitone 2011

La Fabrique, équipement au services des musiques dites actuelles, vient d'ouvrir dans l'Ile de Nantes: un bâtiment spectaculaire (Michel Bertreux - Tetrarc, architecte) avec sa dentelle métallique posée sur un blockhaus. Des scènes, des labo, des salles de formation... Et un bar-restaurant qui a pour mission d'assurer la relation avec la ville.



Premier épisode de cette nouvelle Fabrique dédiée aux avant-gardes comme au grand public, l'édition 2011 du festival Scopitone. Un festival dédié aux arts numériques et qui pose assez cruellement la question de leur puissance en tant qu'arts : quand vont-ils sortir de l'adolescence? Aux mains de jeunes gens tout stupéfaits d'eux-mêmes, ils jouent avec les outils, explorent les techniques - exploration sans fin puisque la technologie ne cesse d'évoluer. Mais les contenus artistiques sont souvent faibles (parfois même régressifs, si on se souvient des essais cinétiques des années 60). Pour beaucoup, perturber les sens reste l'enjeu majeur. Expérience un peu ennuyeuse parfois, réussie avec les quatre artistes de "Plane Scape" qui diffusent des lumières le long d'élastiques tendus entre sol et plafond, le tout sur musique planante - et en effet ça plane joyeusement.


Le Japonais Daito Manabe s'amuse "visiblement" avec son "Face Visualizer" : il pose des électrodes sur des visages et y fait passer des impulsions électriques transcrivant des rythmes musicaux. Les visages en proie aux tics racontent-ils la musique? Pas vraiment;


Le plus beau, le plus émouvant, "Ground", de Ryoichi Kurokawa : 3 écrans jouent avec les images et les sons captés au Moyen Orient par le reporter belge Daniel Demoustier: les villes, les corps, les visages se décomposent. La guerre gagne. Cette fois, la technique numérique, parfaitement maîtrisée, donne une dimension nouvelle et convaincante.


video

2.10.11

Nuit Blanche 2011



Trop court, bien sûr. Parce qu'à 2h du mat je commence à me traîner, il faut rentrer et renoncer. Cette année, dixième anniversaire, une belle édition, beaucoup de beau, d'émouvant, d'étonnant. Un mélange de valeurs sûres et de découvertes, des artistes venus du monde entier, des vidéos, des installations, des spectacles vivants. Et ce mélange encore cette année réussi de fête et d’exigence artistique.

Boltanski, planant; "Demain le ciel sera rouge", magie d'être assis sur le petit plateau du théâtre de l'Atelier et de voir à contrejour la comédienne hiératique déclamant ce très court texte d'apocalypse, s'achevant sur "et les hommes ne croiront plus les prophéties, qui se trompent souvent". De quoi désamorcer le rituel mortuaire, qui aurait pu se prendre au sérieux (mais les masques d'animaux dans les rangs du public avaient déjà rappelé à un peu de gaité).


Un des plaisirs de Nuit Blanche a souvent été la découverte de sites méconnus. Pas le cas cette année, mais un carambolage intéressant entre l'art contemporain et l'ambiance de Pigalle un samedi soir surchauffé par l'été indien... Avec parfois des échos troublants, comme la vidéo de Jesper Just : "No Man is an Island II"; le Danois fait chanter des hommes a capella , "Crying" de Roy Orbison. Ridicules et touchants. Le tout dans les ors du Divan du Monde, où subsiste paraît-il la mémoire des effeuillages.




De l'autre côté du boulevard, dans le lycée Jacques Decour, les papillons noirs de Carlos Amorales font choc ("Black Cloud", 2007). Il fallait s'imaginer déambulant seul sous les arches du cloître, sans la protection des autres visiteurs. Magiques ces 30 000 petits papiers délicats, et inquiétants parce que noirs. De cet artiste mexicain, j'ai vu cet été une impressionnante vidéo dans les caves de Pommery à Reims : un jeu de toupies filmées au niveau du sol, s'entrechoquant sur trois écrans, jusqu'à tomber toutes, comme des soldats au front.

Révélation, l'artiste israélienne Sigalit Landau a installé dans l'église Saint-Jean de Montmartre ses précieuses suspensions - fil de fer barbelé et sel de la mer Morte - où il est question de frontière, d'identité, de spiritualité, poids de l'histoire, dénoncer et transcender la souffrance. Un moment parfait.

Belle pièce aussi (mais plus connue), le "Big O" du Lituanien Zilvinas Kempinas : une grande boucle de bande magnétique flotte dans l'air animé par des ventilateurs, mais aussi par les mouvements de la foule, et parfois elle s'approche dangereusement des pales des ventilo.


A quelques pas de là, Fabrice Hyber rigole dans le square Batignoles: sa galerie de "hyber-héros", à force d'échanger des éléments de costume, finit par ressembler à une tripotée de monstres en folie. Là J.C. a troqué sa croix contre une faux, là-bas Lagerfeld a perdu ses lunettes, le Bibendum de Michelin n'a plus sa bonne bouille mais gagne une gueule de sorcière... Batman en flic de l'espace, le Père Noël introuvable, un Schtroumpf dansant, Harry Potter sans son chapeau pointu, Superman coiffé du calot du Géant Vert... Métaphore assez réaliste, au fond, de ce que nous vivons cathodiquement.

Dans le genre drolatique, aussi, Dance (All Night/Paris). Flamenco et tango, danse orientale et rock, valse, hip hop et french cancan... Tous sur la piste en même temps, écouteurs aux oreilles, spectateurs dans le silence. Mélange jouissif orchestré par Mélanie Blanchot.

En pignon au-dessus des voies ferrées de la rue de Rome, grandes images des jeunes créateurs issus de l'école des Beaux-Arts : une belle échelle urbaine mais une confrontation étrange entre les spectateurs et les sans-abris installés sur les trottoirs.

J'ai loupé Elodie Pong et sa petite panda lascive ("Je suis une bombe"), le feu d'artifice de Karmelo Bermejo sur le thème de la récession, la "Purple Rain" de Pierre Ardouvin (danser sous une pluie violette, j'aurais adoré), le "Léopard" d'Isaac Julien (choc historique à Lampedusa entre le Guépard de Visconti et les réfugiés d'Afrique du Nord)... Et bien d'autres encore, c'est sûr. Mais j'ai résolu une partie du mystère soulevé par les arches improbables de Vincent Ganivet rencontrées à la Fondation Lambert d'Avignon: les parpaings en tension sont montés grâce à un coffrage qu'il faut ôter avec précaution: la veille de la Nuit blanche, l'arche installée dans la cour de le bibliothèque historique de la ville de Paris s'est écroulée. Alors, une heure avant le début des festivités, l'équipe est encore en train de descendre la structure très lentement, demi-cale par demi-cale, en surveillant le fil à plomb, au centre.

15.4.11

Du grand, du petit

Trop court, ce voyage. D’abord parce que 3 semaines seulement alors que je savais bien, il en faut au moins 4 pour sentir la différence. Ensuite un énervant tour de passe-passe à fait disparaître 3 jours: partie un samedi soir, revenue un lundi, 23 jours après et pourtant seulement 18 jours en Nouvelle-Zélande + 2 à Sydney… Le reste, c’est le temps du voyage ! Et puis, les aléas de la vie m’ont fait consacrer plusieurs journées de la première semaine à bosser pour terminer le boulot qui aurait dû l’être à Paris – me suis pas sentie maline en tête à tête avec mon ordi, comme d’hab, mais d’être allée au bout du monde pour ça.


Quand même, voyage il y a : des images, des sensations… Le dernier soir à Sydney, pendant que j’attendais le taxi pour l’aéroport, les odeurs de forêt tropicale, les bruits d’oiseaux et de grenouille. Juste avant, la balade au coucher du soleil sur la plage de Coogee, il avait plu, les mouettes s’attroupaient. La veille, la vue depuis l’appartement de Susan sur le port, traversé à la tombée de la nuit par des milliers de grosses chauves-souris – tous les soirs, elles déménagent du jardin botanique pour le parc des Domaines.

Le regard amoureux de Mathilde souriant à Ben, lors de notre dernière soirée, dans un joli resto italien d’Auckland. Mathilde sur la plage, enveloppée dans sa serviette, sur l’île de Waiheke : nous avons ri en regardant la mouette qui essayait de casser un coquillage en le laissant tomber mais sur le sable, ce n’était pas assez dur, elle avait beau monter de plus en plus haut, elle s’y est reprise à cinq ou six fois avant de pouvoir gober son mollusque.

Une autre plage, à Napier, le pique-nique au coucher du soleil avec Hilary et ses amis, un bon verre de Viognier, nous étions venus à vélo, le mien se découpait sur le ciel rouge. Encore une plage, celle de Karekare, où Jane Campion a tourné la Leçon de Piano, sombre, longue, avec ces délicats coquillages blancs et les vagues, en rouleaux mais tranquilles. Est-ce que se baigner dans le Pacifique donne des sensations spéciales ? Peut-être bien.

Avec Mathilde, manger une crayfish délicieuse (langouste locale) avec des grosses frites, au marché aux poissons d’Auckland, festin offert par un ancien rugbyman devenu homme d’affaires qu’elle avait massé trois jours avant et que nous avons rencontré là, par hasard…


À Wellington, depuis la fenêtre de la chambre où Sam et Ed nous hébergeaient, la structure en bois de la maison voisine en construction, se découpant sur le ciel gris d’orage.

À Napier, chez Hilary, encore une belle rencontre Couchsurfing, un effet de soleil magique dans un panier en lattes de métal rouge, une belle pièce d’art dont je suspendrais volontiers la sœur dans ma cuisine, pour y mettre aussi les oignons, l’ail, le gingembre… Mais trop compliqué à transporter.

À Sydney, des discussions avec Susan et Fiona sur la pratique artistique – comment le corps peut aider à se détacher du contrôle par l’esprit, pour laisser la pièce créée « informer » l’esprit, et non plus le contraire. Comment aussi laisser travailler sa mémoire, sans nostalgie, sans psy, mais comme un contact avec le réel.

Et puis du paysage, toujours du paysage. Avec cette conscience très claire au cours de ce voyage que le paysage est un sentiment autant qu’une sensation ou qu’une création. Le sentiment duel d’une confrontation à l’immense – le monde si grand, moi si petite – et de toutes ces petites choses qui sont là, autour, par lesquelles je m’ancre dans le sol. Dialogue entre la vastitude et le micro. Ça passe par les pieds, et ça passe par l’horizon. De l’un à l’autre. J’ai vécu cet échange très intensément en photographiant les plages et leurs objets, les bois flottés, les coquillages... Et j’ai retrouvé ce dialogue dans l’expo photo sur le paysage à l’Art Gallery de Sydney, le travail magnifique de Lynn Silverman dans les années 1970 : traversant les vastes étendues du bush australien, elle photographie la ligne d’horizon (ciel immense) et le sol, à ses pieds (les pointes de ses chaussures, les cailloux).


http://lynnsilverman.com/portfolio/horizons/view/73

la beauté pourquoi faire?

Ça ne se fait pas de croire que la beauté reste un ingrédient incontournable de l'art. Ça fait plouc ou réactionnaire. Même si certaines autorités de l'art contemporain avouent la travailler - par exemple Daniel Buren, pour qui l'artiste se doit d'apporter de la beauté à un monde qui en manque tant. C'est en visitant la galerie d'art chinois de Sydney - White Rabbit, une des rares galeries privées du pays - que j'ai compris pourquoi c'était si important pour moi, pourquoi l'art qui prétend s'en passer me gonfle (oui, c'est vulgaire à dire, mais c'est surtout vulgaire à faire): il me semble que la beauté s'adresse à l'affect, à l'émotion, au sentiment. L'art contemporain qui fait l'impasse sur cette dimension se contente de travailler le concept - au point que certaines œuvres n'existent qu'accompagnées de leurs sous-titres ou de la culture de leurs spectateurs. Celui-là s'adresse au mental, exclusivement. Parfois avec humour, parfois avec conviction militante, parfois avec invention. Mais il me semble que ni le rire ni la colère ni l'imagination ne souffrent de parler aussi aux émotions, et de le faire en cherchant le beau.

La galerie White Rabbit de Sydney. Et la maquette de Pékin en riz et porcelaine de Zhou Jie.


Là, il faudrait se lancer dans un débat philosophique sur le Beau, le Bon, le Vrai - mais mon idée n'est pas d'entrer dans une discussion à majuscules. On pourrait aussi s'écharper sur ce qui est beau et ne l'est pas... Pour revenir à Daniel Buren, ils seront bien sûr nombreux les détracteurs, à considérer que son travail offense la beauté! Il y a tout plein de "jolies" choses que je juge affreuses, évidemment. Mais, avec la conscience de la relativité de telles définitions, variables dans le temps et l'espace, je préfère m'en tenir au désir que l'œuvre se pose la question de la beauté, en prenant le risque de déplaire ou de rater. Mais au moins, la chercher. Je suis convaincue que tout ce qui contribue à aggraver les clivages (entre le corps, le cœur, l'esprit) compte parmi les mauvaises actions. Parce que le clivage affaiblit l'humain dans l'homme (et il n'a pas besoin de ça) et parce qu'il nous rend incompréhensibles à nous-mêmes.

haine du potelet

Cela faisait longtemps que j'en avais envie mais toujours reporté à demain, alors voilà, l'occasion d'un déjeuner organisé par l'Ajibat (association de journalistes de la ville) sur l'urbanisme et la sécurité, m'a rallumé l'envie : comment supporter la multiplication des potelets et autres bornes, ces bitoniaux disgracieux qui encombrent les trottoirs et les passages piétons, sous prétexte de les protéger et de les baliser. Dans Paris, c'est la folie depuis quelques années. ça marche avec la généralisation des "villages", des "zones 30" et de toutes ces divisions de voiries qui saucissonnent l'espace public. Résultat, au lieu d'apaiser les relations entre usagers ("apaiser", c'est le mot mis à toutes les sauces par les techniciens de la voirie), on les complique. Au lieu d'assurer la sécurité, on fabrique une insécurité, puisque l'espace est de moins en moins lisible et fluide.

©moburbain.fr
Le potelet, souvent marronnasse, symbolise parfaitement cette triste évolution, parce qu'il trahit le manque de confiance dans la ville et dans l'urbanité - la ville définie comme lieu de frottement (donc espace où les conflits peuvent s'exprimer, exister, sans pour autant virer à la violence), l'urbanité entendue aussi dans son sens de "courtoisie".


Reconnaissons tout de même au potelet une qualité : il est théoriquement facile à supprimer - contrairement à des solutions moins envahissantes et moins visibles mais plus durables, genre trottoirs surélevés, efficaces aussi pour empêcher les méchants automobilistes de se garer n'importe où. Ceci-dit, ils coûtent cher (une centaine d'euros chaque + le coût d'installation + l'entretien et le remplacement). Et ils n'ont rien de pédagogique pour amener les dits automobilistes à respecter leurs concitoyens (à commencer par eux-mêmes dès qu'ils sortent de leur bolide pour prendre le commun statut de piéton).

(dessins "ville avant - ville après" © Ben Hamilton-Baillie & Paul Boston, source : Urban Design Hamilton-Baillie Associates )


Face à la technicité du découpage à la française, il y a quand même d'autres pratiques : Drachten et Makkinga(Pays-Bas), Bohmte (Basse-Saxe), Brisbane (Australie)... et beaucoup d'autres villes, vivent sans panneaux, sans partage de l'espace public, sans feux tricolores. Et avec en général moins d'accidents. Sans doute parce que leurs usagers font davantage attention?

Traquandi

évidemment, il faut aimer la peinture. Gérard Traquandi, c'est de la peinture, de la vraie, avec ses matières et ses transparences, les couleurs qui osent (j'adore la turquoise, et la jaune citron aussi), les blancs profonds et les noirs vibrants, du doré dans le violet, les tons sur tons, les abstractions si délicates on dirait que les gestes en mouvement survolent la toile, le mur, l'espace autour. Une peinture planante, comme de la musique qui résonnerait à l'intérieur, du côté du plexus. Et qui met en joie.

La technique, parfaite, sait fabriquer, savoir-faire au service de la sensation et du sentiment recherchés. La grande taille des toiles, c'est du grandeur nature, pour s'y plonger - d'ailleurs ce n'est plus tout à fait de la 2D.

Tout ça pour dire : faut pas louper cette expo à la galerie Laurent Godin (5 rue du grenier St-Lazare, à deux pas de Beaubourg). Au sous-sol, il y a des petites huiles très diluées, que le papier boit. Et derrière le comptoir, des petites encres, intimes.

22.3.11

Histoire de Mr Young

Jim Young est l’oncle de la mère de mon amie Janet. Il vit à Bay View, très petite bourgade au milieu des vergers et des vignes, face à l’océan, à quelques kilomètres de Napier. Il a plus de 70 ans mais gère encore le garage qu’il a bâti ici peu à peu. Une station service au bord de la route, un grand garage à l’arrière, Young Motors, où se vendent et se réparent les camions et les machines agricoles. Il représente Fiat, Nissan, BMW, des compagnies américaines… Une grosse entreprise, qu’il fait visiter avec une certaine fierté, en racontant comment il a « humblement » commencé, avec un tout petit atelier – il croit avoir été le premier asiatique à s’installer dans la mécanique en Nouvelle-Zélande et pense d’ailleurs en être encore un des rares représentants.

Comment ça lui est venu ? L’histoire est longue. Celle d’un petit garçon chinois, dont la mère meure lorsque les Japonais envahissent la Chine. Son père l’envoie en Nouvelle-Zélande (avec d’autres réfugiés), où il fait des études scientifiques. Jeune homme, il retourne au pays pour étudier le chinois et prendre femme. Puis revient définitivement. Parce que les autres Chinois nouvellement arrivés ne parlent pas anglais, il sert d’interprète, en particulier pour expliquer les pannes de moteur, car il travaille dans un garage. Ainsi devient-il mécanicien habile, puis entrepreneur. Il a commencé dans un coin de bâtiment que son frère ainé (le grand-père de Janet) lui a laissé. Un entrepôt tout en longueur où la famille invitait les habitants de Bay View pour de grandes fêtes, tous les ans.



Autour de ce lieu, Jim a fait prospérer son entreprise, bâtiment aujourd’hui en piteux état qu’il veut rénover, « parce que c’est de l’histoire ».


De son frère, Jim a aussi hérité quelques arpents de vigne, à quelques kilomètres de là. Du merlot, du sauvignon d’origine italienne. Il vend les raisins aux vignerons voisins, lui-même n’a pas le temps de vinifier et ses enfants (deux fils, une fille) ont fait d’autres études – avocat, business... Ils vivent en Australie ou en Europe.
Jim se voit mal habiter en ville, parce qu’il a l’habitude d’avoir de l’espace. Pourtant, quand il va vieillir (il dit ça avec un petit rire), peut-être ira-t-il à Sydney, chez sa fille… Sa femme et lui habitent une maison dans la plaine, à quelques encablures du garage. Grande maison, entourée d’arbres fruitiers – maintenant que les enfants sont partis, ils donnent les pommes aux visiteurs, alors je repars les bras chargés.

Pounamu, pierre angulaire

Petite leçon sur la "greenstone" (pierre verte), grâce à la belle exposition du Te Papa, le musée de Wellington, sur la (ou le ?) pounamu – nom maori de la greenstone , que nous appelons jade pour faire court : la greenstone de Nouvelle Zélande est une néphrite d’une extrême dureté, grâce à ses molécules entrelacées. Pour les Maoris, elle est pierre angulaire, à la fois outil (tranchant de hache qui fabrique les canoës et taille les autres pierres), arme (mere, un peu épée, un peu arme contondante, un peu sceptre), symbole de force et d’autorité, bijou… Et le célèbre Tiki, symbole maori par excellence.



La pounamu est honorée comme le don de la terre (taonga : trésor) qui a permis aux Maoris de graver leur histoire et leur généalogie. Elle est l’objet de nombreuses croyances attachées à son pouvoir. Elle peut alors avoir sa propre volonté – un homme dans l’exposition raconte qu’il déménageait de l’île sud vers l’île nord en transportant un bloc de pounamu qui à plusieurs reprises a roulé sous sa pédale de frein, malgré le soin qu’il portait à le caler, jusqu’à ce qu’il se décide à le laisser derrière lui : « ce pounamu ne voulait pas passer dans l’île nord ». La tradition veut que la première pounamu trouvée soit donnée, pas conservée. Dans certains villages, il n’y avait qu’une pierre par famille, les autres étant données. Version moderne et commerçante de la chose: on n’est pas censé s’en faire cadeau à soi-même mais seulement se la faire offrir. La pounamu est le plus sûr moyen maori de construire des relations: on se l’échange lors d’alliances, on en offre aux anciens ennemis.

Il y en a des variétés infinies. La plus rare, kahurangi, est très translucide, avec de vives teintes vertes.

La plus courante, kawakawa, peut atteindre un vert sombre presque noir.


Inanga varie du blanc au gris-vert et change de couleur en s’oxydant avec le temps.


Tangiwai, la plus ancienne forme géologique, parfois bleutée, est claire comme du verre et « son nom évoque un chagrin si profond qu’il ne sera jamais tout à fait guéri. »

Kokopu porte le nom d’une truite tachetée…


Cette pierre vit de ses mystères – comment les Maoris en ont-ils déniché les sites, rares et souvent difficiles d’accès ? Les a-t-elle préservé du progrès (peuple qui n’a pas connu l’âge de fer, malgré les nombreuses ressources minières de la Nouvelle-Zélande) mais aussi du combat, compromettant leurs chances de victoire lorsque les Européens sont arrivés en s’appropriant les lieux ? Elle est en tout cas au cœur des peuples qui vivent ici, portée par tous, toutes races confondues. Objet d’exploitations illégales depuis deux décennies, donc à protéger plus vigoureusement.